En cette semaine du 14 novembre 2021, la région du Saguenay-Lac-St-Jean, SLSJ, a été l’hôte de deux conférences de presse portant sur l’avenir de l’industrie de l’aluminium. Mais au-delà de ces déclarations et au-delà de ce qu’ont rapporté les médias d’information nationaux et régionaux que pouvons-nous conclure? Rien, si on ne prend pas le temps de lire le document gouvernemental «Allier innovation et savoir-faire 2021-2024, Stratégie québécoise de développement de l’aluminium», SQDA, qui est à la base des déclarations du ministre Pierre Fitzgibbon. Rien, si on ne s’informe pas, auprès de sources spécialisées, de l’état du développement de l’industrie mondiale de l’aluminium. 

Commençons par l’état de l’industrie de l’aluminium primaire, soit celle qui, dans ce domaine, nous apporte le pain et le beurre. Sans les usines d’aluminium il n’y aurait pas d’équipementiers dédiés à cette industrie au SLSJ. Sommairement, la capacité de production primaire mondiale d’aluminium est estimée à 78 MTM (millions de tonnes métriques) pour 2021, dont 43,4 MTM (56%) pour la Chine et  tenez-vous bien, 1,2 MTM (1,52%) pour le SLSJ. Les 12 projets de construction en cours actuellement augmenteront la capacité de production mondiale d’environ 7,4 MTM avec les premières coulées d’ici la fin de 2022, dont 4,7 MTM (63%) en Chine et, tenez-vous bien après votre chaise, ZÉRO au Canada, donc ZÉRO au SLSJ.  Enfin les 60 projets potentiels devant se concrétiser d’ici 2025 représentent une augmentation de la capacité de 23 MTM dont 10 MTM (44%) en Chine  et, encore une fois ne vous surprenez pas, 2 projets au Canada sis au SLSJ, soit celui d’un petit 26 000 TM à Arvida et un autre non chiffré à Alma (200 000 TM?), une goutte d’eau dans l’océan.  Comme vous pouvez le constater, où sont donc les projets de production d’«aluminium vert» si chers à nos politiciens?

Quand est-il maintenant du plan stratégique du gouvernement provincial?

On y apprend, entre autres, que «La demande mondiale en aluminium pourrait croître de 80 % d’ici 2050[1] soit une augmentation de 62 MTM en 30 ans ou 2 MTM en moyenne par année. Or, les projets en cours et potentiels représentent déjà 30 MTM, soit les besoins pour les 15 prochaines années. C’est la débandage! Si Rio Tinto attend que ses concurrents arrêtent d’investir aussi bien dire qu’il nous faudra attendre le Messie bien longtemps. Comment le gouvernement peut-il alors affirmer que « L’avenir s’annonce prometteur pour l’industrie québécoise, qui dispose d’une chaîne de valeur de calibre mondial et d’atouts de développement importants, notamment son savoir-faire et son aluminium à faible empreinte carbone»

Qu’est-ce que le gouvernement propose pour favoriser la construction de nouvelles usines primaires au SLSJ? Précisons que le créneau d’excellence de la transformation de l’aluminium nous est dédié en exclusivité depuis 2015 et qu’on n’y fait aucunement référence dans la Stratégie si ce n’est de déclarer :

«Le gouvernement du Québec renouvellera son appui à la Société de la Vallée de l’aluminium afin qu’elle poursuive les efforts liés au développement de projets de transformation de l’aluminium dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, région hôte du créneau d’excellence Transformation de l’aluminium. Ainsi, l’organisme continuera de monter des projets et des dossiers ayant pour objectif d’intéresser des entreprises à investir en région». Oui? La communauté régionale avait réclamé un observatoire québécois indépendant pour analyser le secteur aluminium et le gouvernement s’est empressé de glisser cette demande sous le tapis.

La série de mesures et d’intervention  que la SQDA nous présente s’appliquent donc à l’ensemble de l’industrie de l’aluminium au Québec. Même s’il était appliqué totalement au SLSJ, le montant de 475 M$ est dérisoire pour soutenir notre économie. Naturellement nos quelques équipementiers et transformateurs pourront en profiter au même titre que toutes les autres entreprises au Québec. Toutefois leur synergie avec la grande entreprise locale va s’amenuiser puisque leurs ventes locales seront anémiques. De plus, la transformation secondaire, hormis General Cable, est pratiquement inexistante au SLSJ. D’où la grande difficulté d’attirer des entreprises de transformation tertiaire.

Compte tenu de la situation, la SQDA ne remplit pas son devoir de soutenir la «Vallée de l’aluminium» et on ne peut compter sur le joueur majeur qu’est Rio Tinto  qui préfère investir des milliards de dollars dans ses autres sphères d’activités. J’ai déjà mentionné dans une précédente chronique que la propriété de l’industrie de l’aluminium est très majoritairement gouvernementale (Chine, Moyen Orient, Russie, etc.). Beaucoup de leurs entreprises ont une mission sociale où le profit n’est pas leur seul critère. Pour les concurrencer, le Québec devra investir davantage que de prendre des participations très  minoritaires, ce que le gouvernement ne semble pas vouloir faire.

Tout ceci se terminera par une rupture au niveau de l’emploi. Il est déjà trop tard pour rencontrer l’échéancier de 2025 soit l‘année de fermeture des vieilles cuves d’Arvida. Une mobilisation générale est requise dès maintenant.

Qui peut ou veut prendre le flambeau?

Jacques Pelletier

Jacques Pelletier – Éditions Ichkotimi – Chroniques municipales

Autres chroniques de Jacques Pelletier traitant de ce sujet :

La transformation de l’aluminium, le 4e créneau d’excellence – Jacques Pelletier

«La Vallée de l’aluminium», un mythe – Jacques Pelletier

Les dépôts de bauxite, l’incongruité de la situation – Jacques Pelletier

Agir, une région se meurt – Jacques Pelletier

Monsieur Legault, un plan Alunord, rien de moins! – Jacques Pelletier

[1] Stratégie, p. 37, source : International Aluminium Institute,

2 réponses pour “L’industrie de l’aluminium au Saguenay est en péril”

  • Excellent compte-rendu.
    Ce qui me préoccupe le plus est le quasi-monopole de la Chine, qui produit pourtant son électricité (aluminium) à partir du charbon…..de l’Australie principalement. Rio Tinto n’est-elle pas actionnaire de mines là-bas?!?
    Et ne sommes-nous pas irresponsables (pour ne pas dire hypocrites) en visant un meilleur environnement climatique, mais en continuant d’acheter les produits de Chine, faits avec de l’aluminium sale!?!

    • Rio Tinto possède ou a une part important dans 3 usines en Australie (1,4 MTM), sept au Canada (2,1 MTM), une en Islande (200KTM), une en Nouvelle-Zélande (400 kTM) et aucune en Chine. D’où provient l’aluminium pour nos produits de consommation, on en sait rien pour le monde libre mais il est évident que la Chine utilise ses capacités de productions d’aluminium dans ses produits.

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