Présentation aux conseillers municipaux de l’arrondissement Chicoutimi

Monsieur le président, madame et messieurs les conseillers,

Merci de l’opportunité que vous m’offrez de vous présenter cette carte inédite de Chicoutimi (ci-jointe, la grandeur réelle est de 40 X 80 pouces) élaborée à partir de cartes cadastrales de 1922-28.

Qui n’aime pas regarder de vieilles photos de famille? On y retrouve un grand-père qu’on a bien aimé ou un autre qu’on n’a pas pu connaître. On demande à ceux qui nous entourent le nom des visages inconnus. De fil en aiguille on aimerait retourner davantage en arrière pour en savoir plus sur nos familles. En somme, les photos sont une bonne partie de notre mémoire familiale. Il en est de même pour un plan de ville qui fait aussi partie dans une certaine mesure de notre mémoire familiale mais plus encore de notre mémoire collective.

C’est la raison pour laquelle, avant de vous parler de cette carte il est bon de mettre tout cela en perspective en revenant un peu en arrière.  Pourquoi ce site, Chicoutimi, était-il devenu dès 1900 une agglomération parmi les plus importantes au Québec? Déjà en 1828, 10 ans avant le début de la colonisation et pour le compte de l’Empire britannique, deux navires de la marine anglaise ont exploré le Saguenay dans le but d’assurer la conservation du Canada. Sur l’un d’eux, le lieutenant Baddelay avait pour mission l’exploration géologique et topographique, au sens militaire, de la région, c’est-à-dire la position des fortifications et des canons.  Sur l’autre navire, l’enseigne W. Nixon « devait s’occuper d’examiner plus spécialement le sol et les possibilités d’établissements », c’est-à-dire la fondation de colonies évidemment contrôlées par les militaires britanniques.  Voici les sites que propose Nixon pour l’établissement de villes sur le Saguenay et le lac Saint-Jean : Tadoussac, anse St-Jean, baie des Ha!Ha!, Chicoutimi, la pointe ouest du lac Kénogami, la rivière Métabetchouane.  De Chicoutimi, voici ce qu’il en dit :

« Chicoutimi étant située à la tête de la navigation du Saguenay, cet endroit est destiné à devenir une ville d’un commerce considérable si l’intérieur du pays s’établit ».  Cette information provient d’un article de l’historien Victor Tremblay, paru dans la revue Saguenayensia de juillet-août 1959.  

Ce n’était pas la première fois qu’on constatait le potentiel commercial de cette zone, «Chicoutimi».  Suite aux premières recherches archéologiques professionnelles effectuées à l’embouchure de la rivière Chicoutimi, l’archéologue Claude Chapdelaine mentionne, entre autres, que sur le témoignage de la céramique produite et découverte sur le site, dont seuls les Iroquoiens en connaissaient la technologie, l’occupation de ce territoire date d’environ 1 000 ans.  D’autres terrasses plus élevées, n’eut été la destruction de celles-ci lors de la construction du barrage Price, nous aurait démontré une présence de plus de 4 000 ans tel que découvert à la Grande Décharge d’Alma. Il poursuit en disant que les activités de subsistance ont fait du site de Chicoutimi un endroit quotidiennement achalandé principalement en période estivale et que le site de Chicoutimi correspond aussi à un lieu de commerce où de nombreux biens étaient échangés.  En effet, pendant des centaines d’années, les Iroquoiens furent les maîtres du Saguenay pendant que les Algonquiens occupaient l’intérieur des terres.  Les découvertes archéologiques suggèrent que les deux peuples ont dû cohabiter un certain temps.

À son arrivée en 1535, Cartier entend parler du royaume du Saguenay par son interprète, un Iroquoien kidnappé lors de son premier voyage en 1534.  Il apprend de Donnacona, chef du village de Stadaconé, que pour aller au royaume du Saguenay, on peut passer par la rivière nommée Saguenay, mais qu’après 8 ou 9 jours la rivière est peu profonde et navigable que par embarcation légère mais que le chemin le plus rapide et le plus facile pour rejoindre le dit royaume est par Hochelaga, par la rivière qui y mène, soit la rivière Outaouais. Cette description du lieu correspond à celle mentionnée 126 ans plus tard par les jésuites Dablon et Drueillettes qui, partis de Tadoussac le 1er juin 1661, pour se rendre à la Baie James, arrivent à cet endroit le 6 juin et Dablon écrit dans son journal : « Nous arrivons de bonne heure à Chicoutimi, lieu remarquable pour être le terme de la belle navigation et le commencement des portages ».  Il faut donc admettre que ce lieu était connu depuis fort longtemps par les autochtones, aussi bien par les Iroquoiens que par les Montagnais et on peut supposer que l’interprète de Cartier a traduit en français le mot Chicoutimi. «Ce mot vient de ichkwatimi, l’eau cesse d’être profonde, ou si l’on veut de ichkotimi, c’est ici qui reste de l’eau profonde» nous révèlera l’abbé Cuoq dans son lexique de la langue algonquine publié en 1886.

En 1676, 15 ans après la venue de Dablon, la vocation commerciale de Chicoutimi, à laquelle s’ajoutera celle du salut des âmes, sera assumée pendant plus de 180 ans grâce à l’implantation d’un poste de traite et d’une chapelle qui avait l’envergure de la plupart des cultes religieux d’alors le long du St-Laurent, en ces 17e et 18e siècles.  Plusieurs commis du poste de traite et plusieurs jésuites ont laissé leur marque, pour le meilleur et pour le pire, soumis aux demandes des marchés européens et à la fragilité de la ressource faunique.  Il n’en demeure pas moins qu’en 1800, un de ceux-ci, Neil McLaren, commis à l’emploi de la Compagnie du Nord-Ouest, décrit, dans son journal, la vie quotidienne de ce poste de traite que Lorenzo Angers, historien, rapporte dans son livre « Chicoutimi, poste de traite, (1676-1856) ».  Le Chicoutimi de 1800 avait les allures d’un petit village où demeuraient dix familles d’Indiens qui l’habitaient à l’année longue.  Neuf ou dix employés de la Compagnie recueillaient les prises des chasseurs.  On retrouvait plusieurs bâtiments dont la maison de McLaren et de ses employés, la chapelle, le presbytère, un magasin, un entrepôt pour la conservation des fourrures, une armurerie, un débarcadère et plusieurs pièces de terres cultivées.  Cette description rappelle celle de la Marine française qui nous a légué, en 1748, deux très belles cartes détaillées du Saguenay et de Chicoutimi.  Ceci fait dire à Lorenzo Angers que, et je cite : « déjà en 1676, Chicoutimi valait bien en importance Les Trois-Rivières à leurs débuts, Détroit ou un autre poste du genre ».

Survient, en 1838, l’arrivée des premiers colons-bûcherons suite à l’ouverture de la région à la colonisation.  Après avoir laissé certains de leurs confrères à trois endroits le long du Saguenay pour y bâtir des moulins à scies, ils finissent leur périple à la Baie des Ha! Ha!, le gouvernement et la Cie de la Baie d’Hudson ne leur permettant pas d’aller plus loin.  Ce n’est que partie remise et dès que les circonstances le permettent, McLeod et Price s’empressent de se rendre à Chicoutimi en 1842, pour y bâtir un moulin à scie à la rivière du Moulin et deux ans plus tard, à l’embouchure de la rivière Chicoutimi.  Ces deux moulins furent les vaches à lait du duo Price/McLeod.  Leur ambition était de sortir le plus de bois possible et la présence des colons arrivés par milliers étaient un handicap pour leur industrie, leur coupant l’accès à la forêt.  Jusqu’à sa mort en 1853, le commerce à Chicoutimi était contrôlé par Peter McLeod et ses fiers à bras.  Le système de pitons était la norme.  Ce n’est qu’après cet événement que la vocation commerciale de Chicoutimi a progressé avec l’arrivée de plus en plus de commerçants, de financiers, d’industriels, d’entrepreneurs dans divers métiers.  L’agglomération s’est rapidement développée et a vu s’installer les premières institutions financières et religieuses.  Chicoutimi, devenue une ville en 1879, verra s’ériger en 1895, grâce à la volonté de son maire Joseph-Dominique Guay et du gérant de la Banque Nationale, Julien-Edouard-Alfred Dubuc, une usine de pulpe à papier dont le succès sera immédiat et qui se verra attribuer, pour la qualité de son produit, la médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris en 1900.

Mais comment se fait-il que ce territoire, Chicoutimi, ait été favorisé pendant des temps immémoriaux comme lieu de commerce et d’échange.  La réponse est très simple : comme plusieurs autres endroits dans le monde, c’est sa position géographique qui en est la cause : sise au bout d’un fjord qui pénètre plus de 100 km dans les terres, une rivière secondaire permet d’avoir accès à l’intérieur des terres, de se rendre à un lac dans lequel se déversent quantité de rivières importantes dont certaines donnent accès à la mer du Nord.  Chicoutimi devient ainsi tout naturellement un terminus et une zone de transition.  La rivière Kénogami, que l’on nomme actuellement Chicoutimi, était un passage obligé pour avancer plus loin à l’intérieur des terres.  Les cours d’eau auront été, à toutes fins pratiques, les seules voies de communications dans ce pays jusqu’à l’arrivée des colons au lac Saint-Jean et le demeureront encore longtemps en ce qui concerne le transport entre la région du Saguenay et le reste du pays.

D’ailleurs, dès 1679 et jusqu’à nos jours, le nom Chicoutimi apparaît sur la presque totalité des cartes géographiques et des mappemondes, toujours situé au même endroit, ce qui n’est pas le cas pour ledit Royaume du Saguenay, qu’on situait au nord du Lac Supérieur ou en Abitibi, et qui disparaît des cartes géographiques dès la fin du 16e siècle soit juste avant l’arrivée de Champlain en 1603.

C’est ainsi qu’on retrouve, en 1922, une agglomération de plus de 11 000 habitants qui possèdent tous les services et institutions essentiels, que ce soit en matière de religion, d’enseignement, de santé publique, de justice, d’hôtellerie, de finance, d’agriculture, de construction, de restauration, de culture, de loisirs et de sports et j’en passe.  Une ville industrielle, commerciale et institutionnelle qu’on désigne sous le nom de « Reine du Nord ».  

Or, une telle ville se doit d’assurer la sécurité de ses habitants dont celle relative aux incendies.  Elle fait donc appel à des compagnies d’assurances qui, dans ce temps-là, envoyaient des arpenteurs-géomètres faire l’inventaire des services d’aqueduc et de protection pour les incendies.  Ils faisaient un relevé exhaustif de tous les bâtiments, qu’ils colligeaient sur des cartes cadastrales telles celles que je vous présente.  Pour la ville de Chicoutimi, ce sont 13 cartes réalisées en 1922 et révisées en 1928, qui couvrent tout le territoire assurable, soit la partie urbaine.  Le village de Rivière-du-Moulin y apparaît mais le village de Saint-Anne n’y est pas inclus.

Le plan de ville que vous voyez affiché au mur a été conçu à partir de ces 13 cartes.  Incidemment cette carte que vous voyez est un démonstrateur, quelques corrections et additions ont été, depuis lors, apportées au fichier électronique.  Compte tenu que les dimensions des cartes cadastrales originales sont de 21 pouces x 25 pouces, il aurait fallu avoir un plan de ville de plus de 12 pieds, ce qui était beaucoup trop.  En réduisant de 50% ces images les numéros civiques ainsi que plusieurs autres renseignements devenaient illisibles.  Il a donc fallu gommer toutes les rues et réécrire leur nom, les numéros civiques, la localisation des bornes fontaines et des boîtes d’alarme incendie.  Les cartes étant en anglais nous en avons profité pour traduire la plupart des textes.  La largeur des rues et la position des conduites d’aqueduc ont aussi été enlevées pour une question de clarté.  Les cartes ont servi et des notes manuscrites y sont inscrites, ce qu’il a fallu effacer pour en assurer la meilleure visibilité possible. C’est avec beaucoup d’intérêt et de plaisir que je l’ai conçue et je souhaite que le plus de monde possible puisse la voir.

Chicoutimi compte alors quelque 108 rues aux noms évocateurs, 2400 adresses, plus de 1300 bâtiments principaux et davantage de bâtiments secondaires tels que des entrepôts, écuries, garage ou remises.  Nous avons identifié les occupants d’un certain nombre de bâtiments en utilisant les annuaires des adresses de la ville de Chicoutimi de 1923 et 1929.  Ces deux annuaires ont été regroupés en un seul document qui vous sera remis.  

Pourquoi cette carte inédite a-t-elle de l’importance?

L’année de sa première édition, 1922, correspond à l’apogée de la Pulperie de Chicoutimi et l’année 1928 à son déclin.  De plus, les cartes cadastrales qui la composent sont probablement les dernières publiées avant la grande crise économique de 1929 à 1931, période durant laquelle Chicoutimi fut la ville avec le plus haut taux de chômage au niveau national, malgré le début de la construction de la ville d’Arvida en 1926. Afin de permettre à ses citoyens de traverser cette crise, grâce aux gouvernements fédéral et provincial qui ont supporté financièrement Dubuc, alors député fédéral de Chicoutimi, Chicoutimi a pu réaliser plusieurs projets et cette carte est donc un dernier coup d’œil à une ville qui sera transformée à tout jamais. Mentionnons, entre autres :

  • La canalisation de la rivière aux Rats, ce qui éliminera tous les ponts sur les rues Racine, Cartier, Morin et Price (?);
  • La démolition des derniers vestiges de la scierie Price, soit le quai, véritable verrue depuis une vingtaine d’années dans le paysage du Bassin;
  • La construction, au coût de 1,2M $, du pont de Ste-Anne, qui remplacera le traversier;
  • La construction du port de mer de Chicoutimi qui s’étendra de la rue Salaberry à la rue Morin et qui s’avancera de plus de 200 mètres dans la rivière Saguenay;
  • La construction d’une nouvelle artère, le boulevard Lamarche, qui deviendra le boulevard du Saguenay;
  • La construction d’un nouvel Hôtel de Ville.

Donc, après 1928, soit la date de la dernière révision de cette carte, tous ces travaux ont consolidé la position de Chicoutimi à titre de capitale régionale.  Presque 100 ans plus tard, le centre-ville de Chicoutimi possède encore les mêmes tracés de rues.  Naturellement, les édifices ont énormément changé et une bonne partie du commerce et du résidentiel s’est déplacée en périphérie, mais le centre-ville conserve tout de même un certain dynamisme, attribuable à la volonté des différents paliers gouvernementaux, des commerçants, des professionnels  et des entrepreneurs.

Chicoutimi, un nom évocateur, un nom distinctif, significatif et porteur de notre mémoire collective grâce à une présence soutenue, d’une part, des autochtones pendant des millénaires, d’autre part de celle des Européens pendant plus de 350 ans sans compter la naissance, dès 1684, «d’une nouvelle humanité», les métis, que souligne Russel Bouchard dans son livre éponyme. Fait anecdotique mais combien révélateur de l’image que projetait déjà Chicoutimi et ses habitants en 1896, voici comment Arthur Buies, journaliste, homme de lettres, explorateur, géographe et descripteur des régions du Québec récemment ouvertes à la colonisation, auteur du livre «Le Saguenay et la vallée du Lac Saint-Jean» publié la première fois en 1880 et réédité avec ajout en 1896, décrit, avec son lyrisme habituel, la région de Chicoutimi et j’en cite un extrait :

« Les Chicoutiminois (sic) sont possédés d’un esprit d’entreprise formidable; ils sont entrés, l’œil ardent et les poings serrés, dans la voie du  » go ahead « .  Ils iront loin si les circonstances les favorisent.  Or, au nombre de ces circonstances, il faut mentionner le futur chemin de fer du Labrador …qui fera de Chicoutimi, en particulier, une des villes les plus importantes et les plus considérables de l’intérieur de ce continent.  En attendant, ses citoyens s’adonnent à la création et au maniement des industries locales, dans lesquelles ils font preuve d’une habileté et d’une initiative de vieux praticiens ».  Fin de la citation.  Hélas, on peut constater que ce projet de chemin de fer depuis Chicoutimi jusqu’au Labrador n’a jamais été réalisé, mais d’autres initiatives, la Pulperie de Chicoutimi entre autres, ont permis à cette agglomération de conserver sa position de leadership tel qu’en témoigne cette carte quelque 40 ans plus tard.

Merci de votre attention.

  •  

Jacques Pelletier,  ce  16 octobre 2020

Auteur du livre «Le toponyme Chicoutimi, une histoire inachevée», Éditions Ichkotimi, 2016, 328 pp, 8½x11, couleurs

2 réponses pour “1922 – Carte inédite de la Ville de Chicoutimi”

    • Monsieur Guérin,

      J’ai vendu mes droits commerciaux à la Pulperie de Chicoutimi. Je ne peux vous dire si le Musée de la Pulperie se propose de la vendre à son kiosque. Voici leur coordonnées. Adresse: 300 Rue Dubuc, Saguenay QC G7J 4M1 Téléphone: (418) 698-3100
      J’apprécie l’intérêt que vous portez à cette carte.
      Jacques Pelletier, auteur de cette carte et du livre «Le toponyme Chicoutimi, une histoire inachevée», parue en 2016, 328 pages couleurs, 8½*11. Pour se le procurer, 418-696-2012

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