Au cours des 15 dernières années la Ville de Saguenay a investi des dizaines de M$ pour la construction et l’opération d’infrastructures dans les domaines touristique, culturel et économique. Naturellement une partie de ces investissements a fait l’objet d’ententes de partage des coûts entre la Ville et les deux autres paliers de gouvernements. Mais avons-nous vraiment payé notre juste part considérant les retombées socioéconomiques pour la Ville? Nous en doutons. Prenons comme exemple le quai d’escales des navires de croisières à La Baie qui est l’exemple parfait d’une ville qui s’est faite avoir par les deux autres paliers de gouvernement.

C’est depuis la fin du 19e siècle, plus précisément en 1873[1], que remonte la venue, à Chicoutimi, d’un premier bateau de croisières (à vapeur). Au fil des années, les navires ont pris de l’embonpoint et c’est à partir de 1965[2] que les navires de croisières feront uniquement halte à La Baie. Des circuits maritimes touristiques s’organisent sur le St-Laurent. Voulant en faire partie, l’administration Tremblay projette, en 2005, de construire un quai dédié aux grands navires de croisières. Promotion Saguenay évalue alors la fréquentation, les coûts d’investissements et d’opérations pour ce quai d’escales. On demande par la suite à une firme spécialisée, Daniel Arbour et associés, d’en évaluer les retombées économiques.

Mais les retombées économiques c’est quoi et qui en bénéficie? Laissons tout d’abord s’exprimer l’entreprise Daniel Arbour et associés[3] :

« Le concept d’impact économique est relativement simple à comprendre : chaque fois qu’un acteur économique réalise une dépense, il stimule l’économie. Par exemple, lorsque l’on construit un quai, on attribue des contrats à différentes entreprises. Ces entreprises rémunéreront leurs employés et achèteront des matières premières nécessaires à leur prestation (béton, bois, etc.). Ces achats contribueront également à stimuler l’activité dans d’autres entreprises (les fournisseurs des premières entreprises, etc.). Ainsi, le « choc » initial dans l’économie stimulera plusieurs secteurs économiques. C’est l’ensemble de ces répercussions qui constitue les impacts économiques ».

Arbour nous apprend que « Les impacts économiques engendrés par la réalisation et l’exploitation d’un terminal d’escales… sont évalués à partir du modèle intersectoriel de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). C’est ce modèle qui est utilisé au Québec depuis plusieurs années déjà pour estimer les impacts économiques. »

Arbour identifie trois « sources probables d’impacts », soit :

  • Les dépenses, lors de l’aménagement du terminal d’escales, qui sont non récurrentes, sont estimées à près de 45 M$ dont 24,7 M$ pour la construction du quai et 19,7 M$ pour l’aménagement en périphérie. Les recettes fiscales générées seraient de 8,2 M$ pour le gouvernement provincial de de 3,6 M$ pour le fédéral, et on ne fait pas mention des retombées pour la Ville. En réalité le projet, si on inclut tous les autres investissements périphériques, a coûté plutôt 62 M$ dont 30-32 M$ par la Ville seulement.
  • Les dépenses d’opération du nouvel équipement, sont estimées à un total 500 000 $ par année pour les 5 premières années d’opération, en 2012 ces dépenses étaient plutôt de 700 000 $ par année, soit des recettes totales de 400 000 $ et de 200 000 $ respectivement pour le provincial et le fédéral. Aucune recette estimée pour la Ville.
  • Les dépenses des passagers et des équipages dans l’économie locale, estimées à un total de 34,5 M$ pour les 5 premières années, chiffre nettement exagéré (à diviser par 5), Arbour s’étant basé sur les estimations de Promotions Saguenay pour le nombre de navires, le nombre de passagers sur le bateau et surtout le nombre de visiteurs (passagers et membres d’équipages) etc.

Il est évident que ce modèle n’estime que les revenus des gouvernements provincial et fédéral. D’ailleurs Arbour, dans son rapport sur le quai d’escales, ne mentionne nulle part les retombées économiques pour la ville de Saguenay que j’ai estimées, en 2017[4], à moins de 10% des retombées pour les deux autres paliers de gouvernements, tout en supportant un déficit d’opération de plusieurs centaines de milliers de dollars annuellement.

Si vous étiez actionnaires dans ce « Grand Projet » seriez-vous d’accord pour payer 50 % des coûts d’investissement, payer tout seul 100% du déficit d’opération et ne recevoir en contrepartie que 10% des bénéfices?

Nul doute que ces projets bénéficient à (lire ont des retombées économiques pour) un certain nombre d’entreprises locales et créent ou maintiennent un certain nombre d’emplois. Mais c’est la Ville qui investit et qui en retire un bénéfice marginal.

Plusieurs projets ou événements peuvent être très intéressants. Nous convenons que la Ville ne peut pas se baser seulement sur la rentabilité comptable. Une partie de ces activités peut être considérée comme un service aux citoyens ou comme un outil de marketing. Mais il y a des limites. Dans le cas du quai d’escales, qui est un événement touristique national, la Ville devrait réclamer, uniquement pour ce projet, au moins 25 M$ de remboursement pour ses dépenses et intérêts d’investissement et 50% des déficits d’opérations. Il faut se souvenir que nous faisons partie d’un circuit touristique national et qu’à ce titre, les deux villes qui en profitent le plus sont Montréal et Québec, qui sont des quais d’embarquement[5] alors que La Baie et toutes les autres municipalités du circuit sont des quais d’escales seulement.

Quand comprendrons-nous qu’une ville n’a pas les leviers fiscaux pour investir et opérer, à ses frais, des activités qui ne sont pas les services traditionnels qu’elle se doit de fournir à ses citoyens.

[1] Russel Bouchard, Une histoire de la navigation sur le Saguenay, 2009, page 172.

[2] Id, p. 311.

[3] Source : Projet d’un port d’escales pour les bateaux de croisières à Saguenay, Retombées économiques rapport présenté à Promotion Saguenay, octobre 2005, dossier numéro 25044F, Daniel Arbour et Associés

[4] Jacques Pelletier, Saguenay sous l’administration Tremblay, Éditions Ichkotimi, 2017, pages 142 à 157

[5] Les touristes qui embarquent à Montréal ou à Québec passent plus de trois jours avant ou après leur croisière pour visiter la ville, donc des nuitées, des repas et des visites touristiques en plus grand nombre.

4 réponses pour “Budget 2022 de Saguenay: des dizaines de M$ à récupérer”

  • Salut Jacques,
    Éclaire-moi svp.
    Ce rapport Arbour en 2005, c’est avant le début du projet de quai d’escale. Une estimation.
    Mais, n’y a-t-il pas eu un autre rapport de la même firme sur les retombées réelles occasionnées?

    • Oui effectivement, il y a eu plusieurs études provinciales indépendantes et une autre étude (à la demande de Promotion Saguenay, Deloitte 2016) sur les impacts économiques au Saguenay. C’est toujours la même rengaine, on ne mentionne que les retombées économiques pour le provincial et pour le fédéral, soit les impôts et les taxes. Le modèle n’est pas en mesure de calculer les retombées pour la ville qui investit en immobilisation ou en dépenses d’opération. J’ai d’ailleurs à maintes reprises, à titre personnel ou à titre de président de l’ERD, intervenu publiquement sur ce sujet et jamais mes propos n’ont été démentis. On sait fort bien que l’exploitation est déficitaire, donc que cela ne génère aucun excédent pour rembourser la dette et les intérêts. Je suis 100% d’accord avec les croisières mais j’affirme que ce n’est pas à la Ville de Saguenay de payer, à même les taxes des contribuables, pour ce genre de projet qui ne fait pas partie des services aux citoyens. Nous sommes à un autre niveau soit la mise en place d’une structure nationale. Il en est de même d’ailleurs pour l’aéroport de Bagotville. D’ailleurs, j’explique plus amplement le phénomène dans mon livre « Saguenay sous l’administration Tremblay», 2016, pages 142 à 157.

  • Encore un excellent article.— Incidemment, n’est-ce pas le responsable de la Ville de Québec, qui a déjà mentionné que les croisières n’étaient pas rentables pour sa ville? Une remarque qui m’avait surpris considérant que Québec est un port d’embarquement, donc, avec beaucoup plus de retombées.

    • En effet, c’est en 2012 que le nouveau PDG de Port Québec, Monsieur Mario Girard, déclarait que «ce n’est pas grâce aux croisières que le port vit, ce n’est pas rentable». Il chiffre à 10 M$ les pertes engrangées par l’organisation depuis 5 ans.
      Donc au port de Québec, qui est un port d’embarquement, on accumule un déficit annuel d’opération de 2 M$ malgré un nombre de bateaux au moins deux à trois fois plus important qu’à La Baie. Je ne peux vous dire si c’est la ville de Québec qui en absorbe tous les coûts.

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