La région prise en otage.

Qui sommes-nous et d’où venons-nous? De tout temps, le Saguenay-Lac-Saint-Jean a été une région ressource. Les Iroquoiens du Saint-Laurent venaient s’approvisionner en gibier pour compléter leurs besoins de nourriture; les premiers Européens exportaient nos fourrures pour le marché outre-mer; les commerçants, tels Price, exploitèrent nos ressources forestières à des fins de construction de navires en Angleterre et, par la suite, de construction tout court; des colons-bûcherons les accompagnaient et plusieurs, heureusement, préférèrent exploiter la terre; s’ajouta par la suite la fabrication de la pâte à papier et du papier pour approvisionner les médias d’information aux États-Unis tout en découvrant une autre de nos richesses naturelles qu’est l’énergie hydroélectrique et son utilisation pour la fabrication de l’aluminium[1] de plus en plus en demande. Après l’usine d’Arvida, en 1926, ce seront celles d’Alma, de La Baie, de Laterrière et de nouveau Alma en 2001. Petite ombre au tableau, Laterrière est une usine de remplacement ainsi qu’une partie de celle d’Alma si bien qu’on observe une augmentation nette de production de 550 000 TM pendant que trois autres usines totalisant 1 200 000 TM sont construites ailleurs au Québec.

Ces étapes de développement économique furent la pierre d’assise de notre économie. Elles se chevauchèrent si bien que la région connut un accroissement démographique sans pareil et certains n’hésitaient pas, dès 1913, à lui prédire un avenir si prometteur que Chicoutimi deviendrait la « Chicago du Nord[2] », jusqu’à ce que la rationalisation dans ces usines et la fermeture des moulins à Papier ne viennent freiner cet essor.

Bien sûr, compte tenu de son éloignement des agglomérations stratégiques que sont Québec et Montréal, le commerce et les institutions de tous genres, de même que les industries secondaires au service de la grande entreprise et de toute la population se multiplièrent. Plusieurs de ces nouvelles entreprises ont développé une expertise dépassant les frontières régionales et nationales. On paraissait invincibles, les entreprises internationales avaient besoin de nos ressources, de notre main-d’œuvre compétente et spécialisée.

 Rio Tinto, l’héritière de cet environnement socioéconomique

Le 21e siècle s’amorce étrangement. En 2007 Alcan passe aux mains de Rio Tinto pour 38 milliards USD, soit près de 25 milliards USD  de plus que sa valeur marchande[3]. Il faut préciser que Rio Tinto était, avant cette transaction, un très petit joueur[4] dans le domaine des alumineries. Suite à un bras de fer entre Rio Tinto et les syndicats, certains projets d’investissement sont dans l’air. Rio Tinto entreprend, en 2011, la construction d’une usine pilote AP60 d’une capacité de 60 000 TM, à laquelle on ajoutera, d’ici 2023, 26 500 TM. Toute la classe politique a applaudi! Or, la compagnie avait pourtant déclaré que deux phases additionnelles porteraient la production de cette usine à 460 000 TM. On est bien loin de cet objectif. Mentionnons son investissement récent dans la transformation de la bauxite parce que ses autres usines de bauxite ne sont pas viables. Pour la suite, plus rien à l’horizon, si ce n’est la démolition des dernières cuves pré-cuites à Jonquière en 2025 et l’éventuel projet d’un démonstrateur de la technologie Elysis prévue en 2024, si elle fonctionne. Il faut se rappeler que Rio Tinto s’est jointe à Alcoa pour compléter la recherche et le développement de cette technologie. Elles se sont installées au Québec, voulant profiter des largesses des gouvernements[5] pour leur développement, sans toutefois garantir le maintien des emplois ni la construction d’une usine avec ou sans cette nouvelle technologie.  Donc on développe avec votre argent et par la suite on installe la technologie ailleurs.

A-t-on choisi le « bon cheval » lorsqu’on compare, au cours de la dernière année, les performances boursières de Rio Tinto et d’Alcoa (tableau ci-dessous)? Sur ce même site Web on y apprend qu’au moins 29 % des actions de Rio Tinto appartiennent à des intérêts chinois. 

Rio Tinto et Alcoa Tendance boursière

 Avec un peu de recul, la position du gouvernement du Québec est loin d’être claire pour le développement de la filière aluminium. Il est très inquiétant de lire ce matin que ce gouvernement préfère exporter son électricité que de créer des entreprises au Québec.  Seul le Saguenay-Lac-St-Jean fait partie du créneau d’excellence de transformation de l’aluminium[6] auquel on a greffé la marque déposée « Vallée de l’aluminium® ». Un titre d’apparat quoi? Nous sommes en train de laisser l’avenir économique de la région entre les seules mains d’une entreprise étrangère qui ne se sent redevable qu’à ses actionnaires. Il faut une garantie à l’effet qu’il y aura toujours de l’électricité disponible pour une nouvelle usine au Saguenay quel qu’en soit le producteur.

Cette entreprise est encore un des piliers de notre économie régionale mais pour combien de temps? La région peut probablement survivre sans l’apport de ses grandes industries mais en aucun cas elle ne peut se maintenir et encore moins s’épanouir. Jusqu’à maintenant le gouvernement provincial a été sourd aux attentes et revendications de la communauté saguenéenne qui ne peut concurrencer l’important lobby[7] de l’industrie de l’aluminium.

 Monsieur ou Madame Aluminium

 Trop d’organismes régionaux[8] interviennent séparément alors qu’ils devraient désigner un « Monsieur ou une Madame Aluminium »,  assisté d’une équipe chevronnée soutenue inconditionnellement par le gouvernement du Québec qui aurait  comme mandat : de connaître les véritables intentions des acteurs principaux actuels que sont Rio Tinto et le gouvernement du Québec; d’évaluer les différents projets d’investissements compatibles avec les tendances actuelles du marché; de rechercher des partenaires, quels qu’ils soient, pour mener au moins un projet à terme dans un délai approprié. Il faut un groupe qui a des comptes à rendre mais en qui la région a confiance. Des compétences dans le domaine de l’aluminium, l’Alcan en a formées plusieurs qui pourraient faire partie de cette équipe et qui ne sont pas liées aux acteurs actuels.

À tous nos élus et élues des trois paliers gouvernementaux,
vous avez une meilleure solution?
Ne tardez pas à la mettre en pratique, ça presse!

[1] Éphémérides pour une histoire rapide de l’aluminium au Québec :  Québec (province). Industries. Aluminium – La Mémoire du Québec (memoireduquebec.com)

[2] Chicoutimi, la Chicago du Nord – Jacques Pelletier

[3] 6 février 2013, FRANCIS VAILLES, La Presse, C’est le temps de racheter Alcan. Radiation des actifs de 25 MM$ en 6 ans de la part de RIO Tinto.

[4] Production en 2006 de 846 000 TM, production en 2088 de 4 000 062 TM. Rapport annuel de 2006 et 2008.

[5] Informe Affaires, Guy Bouchard, « Le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada ont fourni un investissement combiné de 188 M$ (CAD) afin de créer ELYSIS et de développer cette technologie à échelle commerciale d’ici 2024 ».

[6] (https://www.economie.gouv.qc.ca/bibliotheques/creneaux/transformation-de-laluminium/

[7] L’association de l’aluminium du Canada, contrôlée par Alcoa, Alouette et Rio Tinto, ayant Jean Simard comme président, chef de la direction, représentant et porte-parole de l’industrie auprès des gouvernements, des associations sectorielles et des médias.

[8] Dans le cadre de la consultation sur la Stratégie québécoise de développement de l’aluminium, octobre 2020 Mémoires : Syndicat des Métallos, Société de la Vallée de l’aluminium, Ville de Saguenay, Les équipementiers en aluminium du Québec,  Réseau Trans-AL et Alu-Québec (cette dernière financée particulièrement par les alumineries du Québec).

4 réponses pour “Rio Tinto : que peut-on espérer de cette entreprise ?”

  • Excellent article Jacques, pertinent et basé sur des faits vérifiables.
    Merci !

    Une petite correction ce sont des cuves précuites de premières générations qui devraient être démolies en 2025.
    plutôt que des soderberg qui n’existe plus au Québec, depuis la fermeture de Beauharnois et Shawinigan.

  • Bonjour,
    Quoi demander de mieux comme éclairage, que ce texte? Très bonne vulgarisation.
    Où sont les cerveaux régionaux pouvant former la force de conviction nécessaire à amener le gouvernement à se mettre à l’écoute de la région?
    Au reste, ces cerveaux réunis n’arriveront à rien si non appuyés parce qu’inaptes à mobiliser une région entière prétenduement fière.
    Ici c’est le bois et l’aluminium qui sont les précurseurs de l’enrichissement. Mais pas juste l’enrichissement d’une infime minorité.

    On fait à peine de l’argent avec notre eau qui coule pour produire de l’aluminium ici. On peut à peu près pas le transformer ici.
    On fait office de porteurs d’eau et on a un gouvernement très électoraliste qui tient notre région pour acquise avec 4 députés sur 5.
    Heill! Même plus capables de voir l’horizon de la fin de l’autoroute de l’aluminium.
    Autoroute de l’aluminium: un autre titre vide de sens, ronflant.
    Du duplessisme à la sauce 21ième siècle.

    • Il faudrait savoir le fin mot de l’histoire: pourquoi le gouvernement du Québec a préféré participer monétairement (sûrement à la hauteur de quelques centaines de M$ d’ici la fin de la construction de l’usine de démonstration) dans le projet d’Elysis plutôt que dans un projet d’une nouvelle aluminerie. Et pourquoi pas dans les deux projets? La région du Saguenay se fera saigner avec Elysis qui fera fabriquer sa technologie (principalement les anodes et cathodes en céramique) aux USA sans compter la rationalisation technologique et la fermeture des dernières vieilles salles de cuves qui nous feront perdre des milliers d’emplois directs et indirects. Monsieur Legault, quel intérêt supérieur vous pousse à agir ainsi?

  • Excellent article M. Pelletier, comme toujours en plein sur la coche, avec perspective historique parfaitement synthétisée. Propos pertinent et nécessaire.
    Non moins excellent commentaire de la part de M. Lapointe, qui écrit : Ici c’est le bois et l’aluminium qui sont les précurseurs de l’enrichissement.

    Important de rappeler cette vérité toute simple, au bénéfice de la population, de l’UQAC, des administrations municipales, des divers préfets et députés qui ne lisent peut-être pas M. Pelletier ou M. Lapointe, et à qui je souhaite vivement de s’en repentir un jour : le Saguenay-Lac-Saint-Jean est une région industrielle; sa prospérité émane de deux richesses naturelles extraordinaires parce qu’abondantes, renouvelables indéfiniment (!) et bonnes pour un futur très long : l’énergie hydro-électrique et le bois. Ces richesses naturelles procurent des rentes importantes, dont on ne connaît pas l’ampleur actuelle, pas plus que la part qui reste ici − essentiellement par les salaires du personnel − et celle qui part ailleurs.

    Les conditions d’utilisation de l’hydro-électricité produite au SLSJ sont déterminées par H-Q (centrale H-Q de la Péribonka) ou, pour ce qui est des grandes centrales privées, discutées entre le gouvernement et le producteur d’aluminium. Aucune instance officielle du SLSJ n’a de voix au chapitre dans ces discussions. Bref, selon les structures actuelles, les décisions se prennent en dehors de nous, un peu à Québec, pour l’essentiel à Londres. Quant à notre pouvoir indirect d’influence sur le gouvernement et le producteur d’aluminium − journaux, organisations professionnelles, administrations municipales, députation auprès des gouvernements supérieurs − il est dispersé par le vent dans le grand espace entre le SLSJ et Londres ou ne fait pas le poids par rapport à celui des lobbys à Québec.

    Bref, le SLSJ n’a aucun pouvoir sur les conditions d’utilisation dans l’industrie régionale de l’hydro-électricité produite sur son territoire, voire sur l’exportation d’une partie de celle-ci vers d’autres régions par Hydro-Québec ou le grand producteur privé. Aucune information, aucun bilan disponibles, tout est secret.

    Pour ce qui est du bois, je n’en connais pas assez sur la situation. Tout de même, en tant que citoyen d’une région dont le bois est un socle de l’économie, je devrais percevoir une certaine préoccupation du Ministère à informer, par exemple sur les investissements en RetD et les axes privilégiés, les défis actuels et futurs, etc. Bref, quelles mesures prises pour éviter une annonce impromptue, genre : ben là, faut fermer, y’a pu de bois ou les machines sont finies ou pu assez larges, ou trop larges, y’a pu de marché, y produisent moins cher au Sahara avec le soleil, etc.

    M. Lapointe écrit : Où sont les cerveaux régionaux pouvant former la force de conviction nécessaire à amener le gouvernement à se mettre à l’écoute de la région? Force de conviction évoque pour moi l’argument intellectuel. Dans ce sens, la force de conviction pouvant amener un partage de pouvoir, cela n’existe pas. Seule existe la force tout court. Par exemple, celle des think tanks − vous en formez un à vous deux, que cela continue! − agissant comme la goutte d’eau sur la pierre de l’opinion publique. Et puis bien sûr combattre les gens sans programme et les béni-oui-oui aux élections. Justement l’une se pointe en 2022.

    P.S. Sur l’autoroute de l’aluminium, même effet sur moi qu’un chiffon rouge sur un beu. D’abord, le graphisme des affiches est d’une laideur repoussante, inimaginable. J’ai déjà combattu pendant plusieurs jours le Ministère des Transports au sujet d’une affiche près du pont de Ste-Anne invitant à passer par la rue Moncalm (sic). Alors, capables du pire, l’esthétique graphique… Et puis, cette autoroute née Autoroute Alma-La Baie, quarante ans après on va pas encore à Alma ni à La Baie!

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