Chicoutimi, témoin d’un passé mouvementé

Chicoutimi, ce territoire aux confins du Fjord du Saguenay, nous interpelle. Ce nom qui faisait partie du quotidien de tous les habitants de ce territoire du Haut-Saguenay jusqu’au 14 avril 2002. Ce nom qui désigne la zone tampon entre l’intérieur des terres et la mer prolongée par ce Fjord.

La préhistoire nous apprend que Chicoutimi est un nom descriptif aux multiples graphies et peut-être aux multiples significations qui, entre autres, selon l’abbé Cuoq[1], proviendrait « de ichkwatimi, l’eau cesse d’être profonde, ou si l’on veut, de ichkotimi, c’est ici qui reste de l’eau profonde ».

Île ChicoutimiL’histoire nous révèle que certains désignaient ce territoire d’ « île Chicoutimi », tel le père Laure sur ses cartes du Domaine du roi de 1731 ou de 1733 (voir ci-contre), délimitée, à l’est par la rivière du lac Kinogami (maintenant désignée rivière Chicoutimi), au sud par le lac Kinogami, à l’ouest par la rivière Paishagoutchitch (rivière aux Sables) et au nord par la rivière Saguenay.

D’autres, tel Arthur Buies[2], de «presqu’île de Chicoutimi, formée au nord par la rivière Saguenay, à l’ouest par le lac Saint-Jean, à l’est et au sud par la Belle-Rivière, la rivière des Aulnaies, le lac Kenogamichiche et le lac Kenogami, enfin, à l’est, par la rivière Chicoutimi ».

‘’ Découvert ’’ par les Européens au milieu du 17e siècle, il a été témoin de nombreux événements, bons et d’autres moins bons, provoqués, entre autres, par des erreurs humaines, conscientes ou non, qui devraient nous inciter à apprendre de nos erreurs à condition naturellement de s’en souvenir.  C’est ce dont j’aimerais vous entretenir aujourd’hui. Voici quelques événements mémorables[3] aux conséquences tragiques.

  • L’extermination des autochtones –  Dès le début du 17e siècle les Européens, en territoire chicoutimien, ont contribué sans le savoir à décimer encore davantage ces peuples non immunisés contre les virus apportés par les missionnaires, les explorateurs et les coureurs des bois. En un rien de temps, les missionnaires ne reconnaissaient plus les peuples qu’ils avaient visités quelques années auparavant. Nous vivons actuellement une période similaire.
  • La défaunisation – Débarqués en 1676, les premiers exploitants du poste de traite de Chicoutimi (incluant celui de Métabetchouan) réussissent en moins de trente ans, à sceller la quasi-disparition de la faune. La cupidité de certains d’entre eux aura tôt fait « de ruiner le fonds du pays »[4]. Plus de trente ans seront nécessaires (1714 à 1750) pour la reconstruire et, de l’avis du père Claude Coquart[5], pour que le poste de traite redevienne « le plus beau de tout le Domaine (du roi) par la quantité de pelleteries qu’il produit. »
  • La déforestation (partie 1) – Cela a commencé avec le pin. Débuté en 1838, le bûchage excessif du pin pour approvisionner l’Angleterre est dramatique. Dès 1860, David Edward Price, fils de William Price signale[6] que « Le pin n’existe déjà plus en quantité suffisante pour rentabiliser à lui seul les opérations forestières du Saguenay ». Le grand feu de 1870 compléta le travail. Donc, en un rien de temps, les bûcherons ont dû se rabattre sur l’épinette pour survivre. L’ère du 2 x 4 commençait. Les scieries péricliteront une après l’autre et, à la fin du 19e siècle, la scierie la plus importante, celle du Bassin, à Chicoutimi, avait disparu. L’industrie du sciage dans le Haut-Saguenay ne s’en est jamais vraiment remise.
  • La déforestation (partie 2) – Une révolution industrielle, la fabrication à grande échelle de la pâte à papier, fait son entrée à Chicoutimi, en 1896, avec l’érection d’une pulperie qui sera suivie de trois papeteries dans le Haut-Saguenay et deux autres au lac Saint-Jean. D’une déforestation locale, les moyens de transport d’alors ne permettant pas d’exploiter le bois à de longues distances, on passe à une grande échelle et toute la région devient alors un terrain de jeu. Pour cette raison et aussi à cause d’une demande moindre en papier, il ne reste plus que des vestiges de cette industrie florissante. Le problème du potentiel d’exploitation forestière n’est toujours pas résolu et les normes environnementales tout à fait légitimes en accentuent l’acuité.
  • L’extermination d’un site archéologique – Dans l’allégresse collective, le gouvernement du Québec annonce, en 1970, un nouveau pont sur le Saguenay, à Chicoutimi, dont la construction d’une bretelle pour le relier à la route qui mène vers Jonquière. Or, cette bretelle passe directement sur une partie du site archéologique qui n’a été étudié jusqu’alors que très sommairement. C’est la catastrophe et on assiste à une «intervention archéologique de sauvetage[7].» Ce n’était pas la première fois qu’on ne se souciait pas des vestiges du passé. On ne fait mention d’aucune préoccupation archéologique lors de la construction « dans un temps record[8] » de la centrale Price en 1923 au-dessus de la première chute de la rivière Chicoutimi et lieu de « commencement des portages ».

Oui, certains de ces événements coïncident avec un essor économique important. Mais à quel prix? Quelles leçons avons-nous retirées de ces catastrophes? Qu’avons-nous fait pour nous souvenir de ces moments ou périodes dramatiques? À peu près rien sinon nous satisfaire de fêter l’arrivée des premiers bûcherons-colons à La Baie. Alors qu’en d’autres lieux on met l’accent sur « un jour du souvenir » où on déclare que « plus jamais nous n’accepterons que de tels événement surviennent », ici, dans le Haut-Saguenay, un certain 14 avril 2002, on s’est plutôt empressé de faire disparaître le nom Chicoutimi, honni comme s’il était responsable de nos actes passés.

Les élus – ils avaient pourtant tout le loisir de mettre en place un processus de consultation approprié – avaient décidé de remplacer ce nom  Chicoutimi par « Saguenay » un nom qui désignait un « royaume » utopique aux confins de la rivière des Outaouais[9],[10] qu’on a utilisé pas la suite pour désigner la Côte-Nord avant de le déplacer vers notre région. Les second et troisième registres de Tadoussac témoignent clairement que ce nom, Saguenay[11], n’était pas d’un usage courant en ces 17e et 18e siècles. Au 19e siècle, sur une carte officielle de 1870, la région se divisait en trois sous-régions : Tadoussac, Chicoutimi et Lac-St-Jean. Et cela ne datait pas d’hier; dès 1731, le père Laure identifiait au nom « Chekoutimiens » la région du Haut-Saguenay (voir ci-dessous).

ChékoutimiensIl est donc tout à fait logique, sensé et historiquement reconnu que le nom Chicoutimi est le seul qui remplit toutes les conditions pour désigner une ville qui englobe la majorité du territoire identifié à Chicoutimi depuis des temps immémoriaux.  

Je propose donc que les membres du conseil municipal réfléchissent à nouveau sur ce qu’ils voudront remémorer le 14 avril 2022, vingtième anniversaire du choix du nom de la ville issue des fusions dans le Haut-Saguenay. Auront-ils l’indécence de célébrer avec des feux d’artifice ou devraient-ils plutôt présenter une exposition soulignant, tel le musée Guimet à Paris en 2021, l’assassinat[12] de notre mémoire collective? Devrons-nous subir encore plus longtemps un tel manque de respect envers notre passé et envers ceux qui nous ont précédés ? Un mémorial digne de ce nom, accessible à tous, devrait déjà trôner en un endroit stratégique de Chicoutimi pour souligner non pas seulement le passage des explorateurs sur notre territoire mais aussi tous les acteurs, missionnaires, traiteurs, commerçants, industriels et autres qui ont participé pour le mieux ou pour le pire au développement de ce territoire. Pour éviter un tel désastre, pourquoi ne pas vider la question une fois pour toutes avec la formation d’une commission indépendante pour réfléchir à nouveau sur le nom de cette ville. Donc, un vrai débat au lieu d’un déni sinon d’un mépris à l’égard d’une requête en ce sens transmise au conseil municipal en 2019.

[1] Lexique de la langue algonquine, J.-A. Cuoq, Prêtre de St-Sulpice, J. Chapeleau & Fils, 1886, note page 401

[2] Arthur Buies, « Le Saguenay et la vallée du lac Saint-Jean », Côté et Cie, Québec, 1880, page 28

[3] Mémorable – définition : « Dont le souvenir est durable, mérite de l’être ».

[4] Victor Tremblay, Histoire du Saguenay, page 173

[5] Lorenzo Angers, Chicoutimi, poste de traite, 1971, page 56

[6] Russel Bouchard, Histoire de Chicoutimi, La fondation, 1842-1893, page 178

[7] Claude Chapdelaine, archéologue, Le site de Chicoutimi, un campement préhistorique au pays des Kakouchaks, page 9.

[8] 04 BARRAGE PRICE (saguenay.ca)

[9] Bernard Allaire, La rumeur dorée, Roberval et l’Amérique, page 125

[10] Victor Tremblay, l’histoire du Saguenay, Chicoutmi, 1938, page 41 ou 1984 (4e édition), page 53

[11] Selon l’index de ces deux registres qui est un recueil des actes de baptêmes, mariages et sépultures de 1668 à 1767 et qui totalisent plus de 450 pages, le nom Saguenay est mentionné dans 4 pages alors que le nom Chicoutimi y est inscrit dans 233 pages.

[12] France 24, « Afghanistan : il y a 20 ans, la destruction des Bouddhas de Bamiyan ». « Le 11 mars 2001, les Talibans faisaient exploser ces deux gigantesques statues qui, pendant des siècles, ont veillé sur la vallée de Bamiyan. La destruction des Bouddhas est encore considérée aujourd’hui comme l’un des pires crimes archéologiques de l’histoire ».

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